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Chapitre 2

Ma tribu et les miens

Peupé Benoît, comme je l’appelais, né le 14 juin 1892 au village de Kerliet, était le second enfant de Pierre Claude Tonnerre et de Jeanne Tennier. Deux ans plus tôt était née sa soeur que l’on avait prénommée Evangéline, la célèbre héroïne acadienne immortalisée par le long poème de Longfellown (1847) dont l’intrigue se situe lors du grand dérangement de 1755. C’est au cours de cet exil, imposé de force aux Français du Nouveau monde, par les Anglais, que la jeune fille perdit la trace de son fiancé Bellefontaine. Cette l’histoire, un peu à l’eau de rose, est extrêmement célèbre au Québec et en Louisiane. C’est par le plus grand des hasards que Pierre Claude Tonnerre baptisa sa fille de ce prénom. En 1890, alors que son épouse était enceinte, il avait participé au sauvetage d’un voilier canadien appelé Evangéline. Il trouva le nom joli à souhait et romantique comme pas deux. Il se promit que si c’était une fille que lui donnait la Providence, il lui offrirait ce prénom. La vie d’Evangéline Tonnerre, si elle ne fut pas une tragédie au sens de l’épopée acadienne, ressembla quand même à une galère puisqu’elle mourut de la tuberculose le 16 octobre 1922, contaminée par son mari Jean Marie Davigo qui en était lui même décédé 10 mois plus tôt.Leur fils unique en mourra lui aussi lors de la guerre alors qu’il venait d’avoir 22 ans.

Les Tonnerre de Kerliet (voir l’arbre d’ascendance) étaient surnommés Menaglod. Le surnom avait été attribué au grand-père de peupé Benoît, Colomban Tonnerre, disparu avec son voilier Ville de Milan, sombré corps et biens, le 23 mars 1860. Colomban qui était originaire du village du Méné avait épousé en 1851 Marianne Le Dref de Locmaria, fille d’un maçon. A cette époque dans l’île, certains patronymes (Tonnerre, Tristan, Even, Stéphant, etc…) étaient si répandus qu’il était difficile de retrouver ou de situer un membre d’une famille. Par exemple, si un étranger débarquant à Port-Tudy, demandait à un autochtone où il pouvait rencontrer par exemple Joseph Tonnerre, il se serait entendu répondre : lequel? J’en connais en moins trente. Ainsi chaque branche Tonnerre reçut un surnom : Pelo, Colas, Hachteou, Malura, Mouton, etc… Tous avaient bien sûr une signification précise qui désignait une particularité physique (c’était le cas des Tristant surnommés les Bras, c’est à dire les grands), un défaut (c’est le cas des Gourong de Kerohet, surnommés Pented, bout de langue, à cause de cette difficulté d’élocution que l’on nomme cheveu sur la langue). Jo Le Port dans un des numéros des cahiers groisillons en a dressé une liste assez complète. Pourquoi Menaglod? Tout simplement parce qu’en breton Marianne se dit Mena et comme cette fille Le Dref était fille de Claude, que l’on nomme Glod en breton, on prit l’habitude lorsqu’on demandait après Colomban Tonnerre de le situer en y ajoutant celui qui est marié à Marianne la fille de Claude.

Après son mariage Marianne Le Dref vint s’installer chez ses beaux-parents qui habitaient la grande maison près de la chapelle au Méné d’où était originaire son mari Colomban Tonnerre. Ils ne furent mariés que 9 ans. Au cours de ces années, Colomban fit à sa femme trois enfants qui naquirent au Méné. Une première fille, Marie Joseph, qui mourut à 14 ans sans descendance, une seconde fille Radegonde qui épousera Augustin Tonnerre (encore un mariage Tonnerre-Tonnerre), surnommé Hachtéou. Et enfin, juste un an avant de disparaître dans le naufrage de sa chaloupe Ville de Milan, un garçon nommé Pierre Marie, le père de peupé Benoît. Pierre  Marie épouse le 7 octobre 1889 Marie Jeanne Tenier, fille de Tudy Tenier et Célina Sabinéa. Ce dernier nom, assez étrange, dénote dans la patronymique de l’île. Célina Sabinéa est une enfant trouvé au tourniquet de l’hôtel Dieu de Lorient en 1835 alors qu’elle n’a pas encore un an. J’ai toujours entendu raconter dans notre famille qu’elle avait du sang bleu, c’est-à-dire qu’elle était l’enfant d’un personnage de rang noble qui aurait engrossé une domestique. J’ai même cru comprendre que cette fille était d’origine espagnole. En tout cas, élevée à l’assistance publique, elle débarquera un beau jour à Groix pour venir sans doute travailler dans l’une des presses à sardine. Les Tenier étaient une famille de meuniers originaire de Priziac qui avaient débarqué dans l’île dans les années 1780. Le premier d’entre eux Guillaume Tenier, meunier, qui a été prisonnier sur les pontons anglais lors de l’épopée napoléonienne, avait épousé Anne Kersaho, elle même fille d’un meunier, Bertrand Kersaho, venu de Mendon à Groix où il avait lui-même aussi épousé une fille de meunier Radegonde Créabot. L’aventure des meuniers et des moulins de Groix est une page importante de l’histoire de l’île.

Le 7 octobre 1889 est un grand jour pour ma famille car, outre le mariage des parents de mon grand-père Benoît Tonnerre, il y eut aussi celui de Ange Eveno et Marie Rose Le Fée, les parents de ma grand-mère Mariange qui épousera mon peupé Benoît aux lendemains de la première guerre. D’après sa cousine germaine Louise Le Fée, épouse de Louis Cadoret, meumée Mariange était follement amoureuse de Benoît Tonnerre. Elle n’a eu de cesse d’agir pour que ce mariage puisse avoir lieu. Ce n’était pas gagné d’avance car son père Ange Eveno et la mère de peupé Benoît, Jeanne Tenier, étaient cousins germains du côté des Tenier. Il fallut donc pour mes grand-parents maternels obtenir une dispense épiscopale. Les Eveno sont eux aussi une branche descendante d’un meunier originaire de Landévant, Vincent Eveno, débarqué à Groix un peu avant 1770, année où il épousa dans l’île lui aussi une fille de meunier, Bertrande Créabot. (voir arbre d’ascendance de Mariange Eveno).

Peupé Benoît fut un marin assez remarquable qui mena une carrière qu’il ne put conduire à son terme brisée par une angine de poitrine. Mousse, novice, matelot, il obtint dés le lendemain de la grande guerre son brevet de patron au bornage. Cela lui permit rapidement de commander. Il pratiqua avec l’Isly le cabotage des poteaux de mines avec l’Angleterre avant même la fin de la guerre (1917-1919) et acheta le voilier Fantine qu’il commanda plusieurs mois. C’est d’ailleurs à la barre de ce dundee qu’il réussit à sauver et le navire et l’équipage lors de la tempête de janvier 1920, au cours de laquelle se perdit le paquebot Afrique. Il reçut en témoignage les félicitations du Ministère de la Marine Marchande et Paul Emile Pajot, le grand imaginer de la mer, originaire de La Chaume, a immortalisé cet événement en peignant deux tableaux du Fantine dans la tempête, l’un pour peupé Benoît, l’autre pour son frère Jean Michel qui se trouvait alors matelot avec lui. Meumée Mariange, qui comme on dit à Groix ne faisait pas stal de grand chose, découvrant dans les années 50 le tableau plein de poussière dans le grenier du Bistrot Tabacs A l’ancre de la Marine l’envoya à Saint-Albin où se trouvait la décharge municipale. Dale! petra zo? Qu’est-ce que c’est que ça? Impayable meumée à qui je n’arrive pas à en vouloir, même si aujourd’hui l’oeuvre, en dehors de l’attachement sentimental qu’il représente dans notre histoire familiale, est d’une grande valeur.

Pour en revenir à ces années de prime enfance auprès de mes grands parents maternels, meumée Mariange et peupé Benoît, malgré l’éloignement de mes parents, ce furent des moments incandescents. J’ai partagé avec peupé Benoît des heures d’indicible bonheur dont les mots ne sauraient être suffisants pour les évoquer et les partager. Peupé, c’était mon protecteur. Malheur à celui de mes copains qui aurait voulu me châtaigner. Peupé avait toujours un bout de corde à thon dans la poche. Quelques garnements du Bourg qui m’importunaient ou me menaçaient en ont tâté. Au printemps, nous partions vers les landes des alentours, au Grao, à Parg er loueg, à Pen Park. Peupé Benoît n’avait pas son pareil pour trouver dans les bouchenad (en français les bosquets) les nids de merles, grives, linottes, bruants, roitelets et de tous les passereaux qui nichaient dans notre île. J’appris grâce à lui à reconnaître tous les nids, la couleur des oeufs, les chants, les vols.

A partir de la mi-août, c’étaient les parties de pêche. Peupé Benoît était un féru de la canne qui s’était fait une spécialité de la pêche au mulet. Longtemps, il fut considéré comme l’un des principaux spécialistes de l’île avec Joseph Beuguet, Tintin Béven, Christian Bihan, grands pêcheurs de mulets devant l’éternel parmi les grands manieurs de la gaule groisillonne. Il faut dire que prendre du mulet n’est pas une mince affaire. C’est le poisson le plus rusé, le plus arrogant, le plus finaud qui soit. Il sait sucer sur l’hameçon la boëtte, c’est le nom breton de l’appât, une belle mèche de thon que l’on aura mise à saler, sans même que le flotteur le signale par la plus infime touche. Il mord quand il veut et vous fait la nique toute une journée. Et puis quand vous arrivez à en ferrer un, il n’y a pas intérêt à engager avec lui une épreuve de force. Il faut de la douceur, du doigté, du temps pour le fatiguer et le noyer. Surtout si c’est une belle pièce de 4 livres et plus. Mais quel honneur et quelle joie de ramener un pièce de mulet à la maison, ce mulet du large qui n’a rien à voir avec son cousin des estuaires et des rades au goût vaseux et à la chair molle. Le mulet de plein mer est un pur délice dont les filets ont parfois le parfum un peu crémeux d’un beurre breton salé. C’est autre chose que le bar à la réputation surfaite. Pour peupé Benoît et les pêcheurs à la côte de Groix, le mulet, c’ était le seigneur des mers que l’on aurait échangé peut-être contre un rouget ou une sole mais sûrement pas contre un bar.

Peupé m’amenait souvent avec lui. Il me préparait une petite gaule. Et avec un bout il m’attachait solidement à une saillie de rocher afin de m’éviter toute chute à l’eau. Je ne sais pas, du moins je n’en ai gardé aucun souvenir, si j’ai pêché quelque chose avec lui mais je suis certain d’avoir appris au cours de ces heures lumineuses en sa compagnie des tas de trucs qui m’ont servi dans ma putain de vie. D’abord le gout de la solitude et du silence. Pour capturer du mulet, il ne faut pas faire de bruit. Pas de geste brusque. Et puis il faut attendre, attendre, attendre encore, attendre toujours. La patience, j’en ai compris l’essentiel du sens sur ces rochers, à la Pierre Plate, à la Roche Ronde, au Rocher du Bâton, à Porz Quedoul, tous ces endroits de prédilection où peupé Benoît aimait pêcher le mulet. Mais s’il venait à se présenter au bout de sa ligne un bar, un besu, un lieu, une dorade royale, il en boudait pas son plaisir. Mais il était là d’abord pour le mulet.

Il passait des heures à préparer son gréement. Il avait une très longue canne de bambou en 5 ou 6 pièces dont les extrémités s’emboitaient les unes dans les autres à l’aide d’embouts en laiton ou en cuivre. Le moulinet était des plus rudimentaires qui n’avait rien à voir avec les lancers modernes d’aujourd’hui. Un nylon, que l’on nommait gut - il s’agit je pense d’une appellation qui a survécu à travers le nom d’une marque - s’enroulait sur le tambour du moulinet. Un flotteur, qualifié bouchon, parfois une plume de goéland, soutenait un bas de ligne, lui aussi en fil nylon mais de diamètre inférieur à celui du moulinet. C’était du 30 centième, voire moins même alors que l’autre était au moins du 40 centième. Il fallait, comme disait peupé, être gréyé fin pour pièger le mulet. Sur le bas de ligne quelques plombs pour l’entraîner vers le fond et un hameçon n°2 ou 3.

Pour l’appât, il n’y avait rien de mieux que ces mèches de thon,deux filets que l’on extrayait des têtes du poisson que jetaient alors les usines de conserve. On obtenait aussi à l’usine des débris de thon cru et cuit que l’on utilisait pour attirer les mulets devant la roche où on allait s’installer. Cette strouilh était providentielle qui par son odeur et son gras rendait le poisson comme fou. Peupé avait confectionné une musette dans un morceau de voile de thonier. Elle servait à garder le matériel de rechange en cas de casse : plombs, flotteurs, hameçon, bas de ligne, etc… Peupé était extrêmement méticuleux. Tout le contraire de meumé qui était d’un m’en-foutisme incroyable. Avec elle, il y avait peu de chance qu’une vache trouvât son veau. Justement elle avait deux vaches qu’elle oubliait d’aller changer de place. Alors quand elles avaient fini de brouter l’herbe que la longueur de l’attache leur permettait d’atteindre, elles felzaient comme on disait alors, tirant sur la laisse, finissant par déplanter leur piquet et s’enfuyant à travers champs. Quelqu’un arrivait alors au bistrot en criant : Mariange, tes vaches ont felzé, elles sont dans le champ de Margot en train de lui bouffer du tout son herbe. Et meumée, coiffe à-dreuz - de travers - laissait son bistrot à la garde des clients pour aller récupérer la Blanchette qu’était une pure pie-noire et la Louisette qui était un croisement.

Peupé Benoît a été pour moi l’être le plus magnifique de ma vie bien que, hélas! je n’aie eu la chance d’en apprécier l’affection et le dévouement que seulement six ans et demi; il fut le 3ème mort de ma vie, mais à la différence des deux autres que je n’avais pas vu mourir, j’étais là quand il nous quitta. C’était un mardi soir. Il pouvait être 20 heures. Il y avait déjà des semaines et des semaines qu’il était alité. Depuis plusieurs années, il passait de nombreuses journées d’hiver au lit. On lui faisait des ventouses. C’était meumée ou ma tante Jeanne qui s’acquittait de cette tâche. Je les revois encore enflammant une boulette de coton hydrophile dans un bocal de verre que l’on s’empressait d’appliquer sur la peau du dos et qui agissait comme une ventouse. C’était censé “tirer la congestion” comme on disait alors. De quoi, il souffre, peupé? Si c’est grave…? Mais une angine de poitrine, mab, ça peut être mortel ! Une angine mortelle, vous rêvez ou quoi. Une angine, c’est pas grave, que j’ disais… J’en ai déjà eu plein et je suis pas mort. Oui mais elles n’étaient pas de poitrine… Pour peupé, c’est le coeur qui va pas…

Mais je savais que peupé, pour le coeur, il se posait là, lui qui l’avait gros comme comme ça. Il débordait d’amour à mon égard. Mon existence était peuplée de mille et une de ses petites attentions. Nous étions inséparables. Bien sûr, il y avait la pêche mais aussi les promenades dans la campagne des alentours du Bourg où il m’emmenait écouter le chant des oiseaux. Ecoute le chardonneret, mab… Il n’y a pas plus habile siffleur. Et l’alouette, tu l’entends… Regarde-là dans le ciel, elle fait du sur place… Son nid n’est pas loin. Viens on va essayer de le trouver. Ce sont des moments que l’on n’oublie jamais et qui peuplent ensuite toute votre vie comme autant de jalons sur lesquels vous vous retournez pour voir le chemin que vous venez de parcourir.

Ce mardi soir d’avril de l’année 1951, nous venons de finir le souper dans la cuisine située derrière la salle du bistrot. Mes parents sont rentrés de Madagascar quelques semaines plus tôt. Ma mère, hantée par une funeste prémonition, a insisté auprès de mon père pour revenir au plus tôt. Il est 20 heures… Peut-être 20h30. Soudain un cri… Un cri déchirant à l’étage.. .Une cavalcade de pas pressés dans l’escalier… Des pleurs… Et des gémissements… Des non et des c’est pas possible… Des supplications… Benoît… Benoît… Je rentre dans la chambre. Ma grand-mère tient son mari entre ses bras. On l’a redressé dans son lit. On lui a calé le dos avec des oreilles. Sa tête dodeline… C’est ma mère qui crie le plus fort… Elle hurle… Allez chercher le médecin… Benoît, tu vas pas partir… Reste avec nous… Papa… Papa, tu m’entends… Ma grand-mère ne pleure pas, ne hurle pas, ne panique pas, elle tente de retenir cette vie qui s’échappe, qui s’est déjà enfuie… Je ne pleure pas non plus… Je suis abasourdi par toute l’agitation dans la chambre… Quelqu’un dit qu’il faut que je sorte mais je ne veux pas… C’est mon peupé, c’est la première personne que je vois mourir, on va quand même pas m’en priver… Bien sûr que je suis triste, immensément triste, mais pas désespéré… Peupé ma tellement souvent dit qu’il allait partir un beau jour… Qu’il ne fallait pas pleurer… Que c’était comme ça la vie… Il fallait que lui file son dernier bout pour que moi je reste… A chacun son bout, disait-il. Si je tire trop sur le mien, c’est le tien qui va se tendre et risquera de se rempre avant l’heure… Sinon il n’y aurait pas place pour tout le monde sur la terre… Tu comprends. Et puis tu vois, mab, c’est quand même mieux que ce soit moi qui m’en aille le premier. Tu me vois rester après toi… Ce serait inhumain… Le docteur Romieux est arrivé. Il demeure trois maisons plus loin. Il a mis son stéthoscope sur le coeur de peupé. Tout le monde a retenu son souffle… Le silence après l’effervescence… Et puis le constat fatidique qui tombe inéluctable, irréversible : C’est fini…

Je n’entendrai plus peupé chanter ” Chacun sur son cochon, le coeur rempli d’émoi… ” comme il le fit un an auparavant à l’hôtel de la Marine lors du mariage de sa seconde fille, la tante Jeanne, avec l’oncle Mothé… Quel succès il avait eu! C’était un sacré chanteur, peupé Benoît. Il adorait ça, chanter. Il avait ses tubes qu’on lui réclamait. Surtout cette chanson antimilitariste apprise lors de son service militaire au début du siècle… Peupé, ce n’était pas un mouton, pas un de ces gars à s’allonger devant l’autorité, à dire béni oui oui à tout, à prendre ce que disaient les curés pour des paroles d’évangile. C’était un homme, un vrai, qui adorait la fête, boire des coups, chanter, défendre ses idées… Pas facile à vivre mais difficile à éviter… Quand il partait en piste, c’était huit jours sur le même bord. C’était mon peupé, mon peupé à moi, mon peupé comme on en fait pas, mon peupé Benoît…

Les choses après la mort de peupé Benoît ne furent plus jamais les mêmes pour moi. On avait descendu son corps pour l’exposer sur ses kabeleds (les tréteaux mortuaires) dans la salle du fond où le dimanche se réunissaient les joueurs de cartes invétérés, inconditionnels de la belote et du du dix de der, aficionados de la coinchée et de ses dix de manille ou incorrigibles passionnés d’aluette que l’on nomme chez nous le jeu de vache. A cette époque, dans tous les bistrots, chez Seph Guérin, chez Annie, chez Juju, chez Charlèze, on joue de cartes le dimanche matin, pendant que les femmes suivent la grand-messe. Les hommes, eux, du moins, les plus pieux ou ceux qui craignent leur kaerligère de bonne femme, ont assisté à la petite messe de 7 heures.

Peupé Benoît est exposé deux jours. On le veille deux nuits. C’est au cours de la première nuit que le tableau qu’il avait confectionné au début du siècle lors de son service militaire en Extrême-Orient ” Souvenirs de ma campagne de Chine ” où on le voit en quartier-maître dans un vignette au-dessus d’une photographie de la canonnière La Décidée sur laquelle il était embarqué, ce tableau accroché depuis 40 ans au mur de le salle, se décrocha brutalement, tomba avec fracas sur le sol, en faisant sursauter l’assistance des veilleurs. Le tableau sortit intact de cette chute, même le verre ne se brisa pas. Et chose encore plus étrange, on put le raccrocher immédiatement car la pointe fixée dans le mur et la cordelette au dos du tableau n’avaient pas rompu. L’interprétation des personnes d’un certain âge présentes à la veillée fut évidente : c’est à ce moment-là que l’âme avait quitté son corps. C’était le signe…

Malgré la disparition de peupé, dont l’enterrement fut suivi par une foule imposante - son bistrot-tabacs était quand même un des lieux de l’île parmi les plus fréquentés -, il fallait bien continuer à vivre, c’est-à-dire à respirer, à manger et à boire. J’avais essayé, alors que peupé n’était pas encore dans le trou de m’arrêter de respirer, pour voir comment c’était lorsqu’on mourait. Mais je ne tenais pas assez longtemps pour mener l’expérience à son terme. Et plusieurs fois, surpris par un membre de la famille, la bouche fermée, les joues gonflées, rouge à éclater, je fus contraint à l’abandon. Pour boire et manger, on le fit aussi lors des deux nuits de veillée de peupé et du casse-croûte qui suivit le retour du cimetière. On avait bien sûr invité la famille proche, les hommes de corvée qui avaient porté le cercueil, le conducteur du corbillard, employé par la mairie, qui s’occupait aussi du cheval préposé au service funèbre, le fosseyeur, le père Herpe. Ce fut un pièce de casse-croûte, meumée se faisant un point d’honneur à ce que ses invités soient si bien repus que le soir chez eux ils puissent se passer de dîner. Meumée pérorait souvent qu’on mangeait mieux à un enterrement en Bretagne qu’à un mariage à Paris.

A propos de mariages, il faut savoir qu’ils étaient avec les enterrements, de grands moments de rencontre. Même si parfois, ils finissaient mal; il n’était pas rare même que le soir, les libations abondantes ayant chauffé et surchauffé les esprits, ils s’achèvent en pugilats entre les membres de la famille du marié et ceux de la famille de la mariée. On se fâchait donc. Heureusement qu’il y avait donc les enterrements pour se défâcher. Les mariages donnaient aux enfants l’occasion d’acheter à la pharmacie, celle de Paul Romieux ou de Joseph Bihan, des cigarettes d’eucalyptus. A cinq ou six ans, on jouait à l’homme. Plus tard en vieillissant un peu, les cigarettes d’eucalyptus seront remplacées par les luxueuses Craven. J’avais de la chance car, habitant dans un bureau de tabacs, je disposais des meilleures cigarettes du monde. J’étais sacrément bien vu des copains de la bande. Et pour me faire encore mieux voir, je n’hésitais pas à chaparder par-ci par là quelques paquets de Pall Mall ou de Luky Strike.

Avec les souvenirs d’enterrements, ceux des mariages restent aussi profondément ancrés dans ma mémoire. Celui de ma tante Jeanne en avril 1950 reste mémorable. Je revois peupé Benoît chantant à tue-tête lors du déjeuner à l’hôtel de la Marine ainsi que son frère, l’oncle Jean-Michel, personnage truculent, debout sur une chaise s’époumonant face une salle croulant sous les rires déclenchés par ses pitreries irrésistibles. Je n’ai pas de souvenir du mariage de ma tante Annie la soeur de mon père, en novembre 1949, deux jours après l’arrivée du corps de l’oncle Maurice, leur frère, tué à Flessingue, en Hollande, le 1er novembre 1944, alors que, engagé dans les commandos fusiliers marins de Kieffer, il participe avec le commando franco-britannique N°4 à la libération de la presqu’île de Walacheren que les Allemands ont transformé en une véritable forteresse. Je garde une vague réminiscence du mariage du cousin de mon père Jean Goulletquer avec Maryvonne Orvoën le 10 mai 1948. Ce fut pourtant, aux dires de ceux qui y assistèrent, l’un des plus grands mariages de l’île. Les futurs entraient à l’église que la queue du cortège, qui s’était formé devant la conserverie appartenant aux parents de la mariée, ne s’était pas encore mis en branle. Toute notre famille Gourong y était : mon père, ma mère, mes grands-parents paternels, peupé Maurice et meumée Lisa, mes oncles, Yvon, Loïc, Michel et ma tante Annie que l’on peut admirer aujourd’hui encore sur les photographies en demoiselle d’honneur au milieu d’un groupe d’autres jeunes filles enrubannées dans de blanches robes longues. Sur l’une des photographies, je me retrouve en chemise blanche et culotte courte à la sortie de l’église, derrière un groupe d’adultes parmi lesquels le fils Jean de l’entreprise de transports Ménach et mon grand oncle maternel Pierre Tonnerre, donnant la main gauche à mon oncle Michel et la droite à un garçon inconnu dont nous ne saurons sans doute plus jamais le nom. La position sociale des Goulletquer, le père Michel, originaire de Pont-L’Abbé était la tête d’un gros cabinet d’assurance à Paris - il avait épousé lors de son service militaire qu’il fit au fort Surville de Groix Thérèse Grognec, cousine germaine de mon grand-père Maurice - et celle des Orvoën, originaire de Doélan, le père Joseph, qui lui aussi rencontra sa femme Jeanne Kersaho, alors qu’il faisait son service à Groix, ayant créé une usine de conserves dans l’île, avaient amené les familles à inviter tout ce que l’île comptait de notables. D’où la présence de Pierre Tonnerre, Firmin Tristant, des Ménach et de bien d’autres.

Les baptêmes n’étaient pas tristes non plus. Et les communions étaient prétextes à des fiestas. Je fis ma petite, celle que l’on disait privée, au printemps de l’année 1949 alors que l’île était encore sous le choc du naufrage du Robert Marie dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier. Une tempête s’était abattue sur les côtes de Bretagne sud dans la nuit précédente. Après une accalmie dans la journée, elle souffla de plus belle la nuit suivante. Beaucoup de bateaux dans les ports rompirent leurs amarres, partirent en dérive, ou échouèrent. A Keroman, plusieurs chalutiers subirent des dégâts alors que dans le bassin à flot de Lorient des pinasses furent envoyées par le fond. Mais le véritable drame eut lieu en mer. Le chalutier Robert Marie, chalutier en bois à moteur de 74 tonneaux, de l’armement Lafitte (Robert Lafitte était marié à une soeur de Paul Raude de Groix), démantelé par d’énormes paquets de mer, sombrait dans le sud-ouest de Penmarch aux premières heures du 1er janvier. Sur les 10 hommes d’équipage, seul un jeune matelot, Robert Layec, 18 ans, fut sauvé par le chalutier Ducouédic, commandé par un Le Grel, qui se trouvait dans les parages. Cinq des disparus habitaient Groix : le patron Pierre Raude, 35 ans, trois enfants (il est le neveu de Robert Lafiite), le second Laurent Guéran, 46 ans, 3 enfants (il est le beau-frère de Robert Lafitte), les matelots Pierre Bihan, 37 ans, 2 enfants, Hippolyte Peron, 46 ans, 3 enfants, Eugène Le Merlus, 6 enfants et le mousse Marcel Jégo 16 ans. Les autres, le chef mécanicien Joseph Dréano, 38 ans, 1 enfant, le second mécanicien, Achille Mainguy, 48 ans, 3 enfants, et Tugdual Guingo, sont des marins du continent.

Ce drame, qui n’aurait été selon l’expression consacrée qu’une fortune de mer parmi tant d’autres, aussi tragique fût-elle puisqu’elle laissait 7 veuves et 25 orphelins, défraya la chronique toute l’année qui suivit. La presse, locale mais aussi nationale, publia plusieurs articles et le journal à sensations Détective consacra un reportage à épisodes à la tragédie. Pourquoi cet intérêt? Parce que l’armateur Lafitte avait, dans un message émis d’un de ses autres navires et diffusé sur une fréquence d’ondes maritimes, accusé le Ducouédic d’avoir coulé son chalutier et affirmé que le matelot survivant Rober Layec avait menti. L’accusation était grave et sans preuve alors que la commission d’enquête avait conclu, comme la plupart des navigateurs professionnels d’ailleurs, à un naufrage pur et simple. Comme l’avait relaté le matelot survivant Layec, seule la tempête était responsable qui avait causé une voie d’eau. Y avait-il ou pas de ceintures de sauvetage à bord ? Etaient-elles en nombre suffisant ? La pompe ne fonctionnait-elle vraiment pas? Pourquoi les autres marins après la découverte de la voie d’eau n’avaient-ils pas, comme Layec, capelé leurs ceintures de sauvetage et sauté à l’eau ? Beaucoup de questions restèrent sans réponse. Malgré la plainte déposée par l’armateur Lafitte, l’affaire finit par se dégonfler mais l’attitude accusatrice de l’armateur avait quand même fini par instiller le doute dans l’esprit de quelques familles affectées par le drame et qui longtemps se demandèrent si vraiment il n’y avait pas eu abordage. La tragédie marqua tant les mémoires que Joseph-Stéphant Beudeff en fit près de vingt ans plus tard un récit romancé dans son ouvrage “Histoires de marins de Groix”.

En ces années cinquante-là, qui ouvraient sans que nul en eût vraiment conscience la première décennie des Trente Glorieuses, même si les fortunes de la mer n’étaient plus aussi nombreuses que lors des temps héroïques de la grand épopée hauturière (1850-1914), l’île continuait à vivre dans la crainte permanente des naufrages et des disparitions. L’océan tenait toujours son impitoyable épée de Damoclès au-dessus de la tête des familles insulaires ayant toutes, qui un père, qui un frère, qui un époux, qui un fils, embarqués sur les derniers dundees et pinasses de l’île ou sur l’un des chalutiers à vapeur du port de Kéroman. Il n’est pas anecdotique que, de ces dix premières années de mon enfance, ce qui demeure le mieux marqué et le plus prégnant dans ma mémoire, est la litanie des noms de bateaux ayant sombré corps et biens en pleine mer avec des marins groisillons à leur bord comme le Robert Marie, le Gay Lussac, l’Aliette Jacky, disparu le 31 mai 1952, et des noms de matelots de l’île enlevés par un paquet de mer ou passés par mégarde par dessus bord.

L’activité maritime, dont les fins connaisseurs de l’histoire de l’île subodoraient bien le déclin, ne semblait pas encore programmée à une mort inéluctable. Nous, les enfants de la guerre, nés entre 1939 et 1945, assistions, indifférents, passivement, à une entrée en léthargie qui d’une saison de pêche au thon à l’autre plongeait, d’une façon presque imperceptible, Port-Tudy dans une torpeur léthale. Chaque été, un, deux ou trois dundees ne réarmaient plus pour la campagne thonière et ce n’était pas les quelques rares pinasses, parfois des voiliers reéquipés avec une passerelle et un moteur comme le fut l’Angélus du Soir de mon grand-père paternel Maurice en 1948, qui allaient pouvoir combler les vides laissés par la disparition des thoniers à voiles. La pêche à Groix, dont l’agonie avait commencé sournoisement aux lendemains de la première guerre, se mourait, lentement mais sûrement même si l’animation qui régnait encore à Port-Tudy, où s’activaient voiliers, forgerons, charpentiers, pouvait faire illusion.

Décidément, si je dois relever une invariance dans cette décennie 45-55 où je vivais une prime enfance insouciante et heureuse, c’est sans doute aucun la mort qu’il me faut mettre en avant : la mort de mon grand-père Benoît, la mort de mon meilleur copain Jeannot, la mort de Rose Mahec, la mère d’un de mes plus proches camarades, la mort des dundees de l’île, la mort des marins du Robert Marie et de l’Aliette Jacky, sans parler de la mort des chats, des lézards et des oiseaux que nous exécutions avec la cruauté angevine de l’enfance à coups de lance-pierres, d’arbalètes et de pièges. Mais, au coeur de cet univers où la mort tenait une place d’honneur, dans la litanie de ces morts individuelles et particulières, il y avait cependant la vie, beaucoup de vie, plein de vie, un tourbillon de vie tournoyante, enivrante, virevoltante…

Nous la vivions, cette vie, en bande, avec tous les copains du Bourg,, une vie qui accordait une place de choix aux jeux : les jeux de dains (je n’ai a pas la moindre idée de l’origine de ce mot que nous donnions aux billes) dans le cimetière, les parties de tatahi (sorte de cache-cache) et de gendarme-voleur, les bagarres rangées avec les bandes des autres villages, surtout celle de Locmaria, la construction des cabanes dans les bosquets de landes et de genêts de la campagne proche; on me surnommait en ce temps-là Lulu la Cabane bien que l’on me donnât aussi du Lulu Pétu, du Pétus Blum (je n’ai jamais su l’origine de ces surnoms dont mon père aurait aussi été affublé). Il y avait aussi le jeu de meuraou (à l’origine aussi obscure et pour l’appellation et pour le jeu lui-même). La vie qui me souriait semblait bien belle en ce temps-là entre pardons de village, bénédiction de la mer, régates de thoniers, fêtes du 14 juillet avec mât de cocagne, courses de sacs, baquet russe, réveillon de Noël et tour des maisons le jour de l’ an pour souhaiter les voeux. Bonne année, bonne santé, le paradis à la fin de vos jours… Hé, tonton, mes sous, mes sous, tonton, tu oublies… Les étrennes nous amenaient dans les villages aux quatre coins de l’île.

Les jeudis après-midis étaient consacrés souvent aux séances de cinéma programmées au patronage paroissial où l’abbé Baron, l’un des vicaires, nous projetait, avec un appareil 9 mm assez bruyant et dont le mécanisme cassait assez souvent à notre désespoir le film. Nous manifestions alors bruyamment notre dépit, hurlant qu’il fallait réparer sur le champ la pellicule sous peine d’émeute. Nous avons vus quantités de films, des Laurel et Hardy, Buster Keaton, Charlot et des dessins animés. Tous en noir et blanc qui étaient à nos yeux les seules et vraies couleurs de l’émotion. Il nous fallut un peu de temps pour nous faire à la technicolor.

C’est dans la salle de ce patronage que se pressait, deux ou trois fois dans l’année, la foule des grands jours et des grands soirs, car il y avait comme dans les théâtres de la ville, des matinées et des soirées, lorsque la troupe amateur de comédiens et comédiennes y donnaient des pièces dont le nom des auteurs n’est pas passé à la plus modeste des postérités. Il s’agissait d’un répertoire de théâtre de patronage catholique où Les Mains sales de Sartre n’avaient aucune chance d’entrer. Qu’importe c’étaient de grands moments que j’ai vécus avec une intensité qui me donnait la chair de poule. Il faut dire que j’étais gâté car les enfants de nainaine Rose, particulièrement la cousine Mimie, excellaient sur les planches. Sa soeur Mauricette avait une voix pleine de naturelle et empreinte de sincérité. Son mari, Georges, boucher de son état, avait la faconde d’un Raimu et le cousin Maurice, leur frère, n’avait pas son pareil pour improviser. Il déclenchait l’hilarité générale dés qu’il se lançait dans un sketch à la groisillonne. Car il n’y avait pas que des pièces de théâtre mais aussi des spectacles à numéros successifs qui enchaînaient scènettes, chants, tours de magie, etc… Si dans notre famille il ne manquait pas de bêtes de scène, il y avait cependant dans l’île un comédien dont la réputation au niveau de l’île faisait jeu égal avec les grands noms du théâtre d’alors. Henri Magado, jeune homme célibataire qui vivait avec sa mère, aurait joué Knock avec un art consommé auquel Louis Jouvet lui-même n’aurait pas été insensible. Henri était un personnage lunaire, sorte de pierrot illuminé, toujours mal guindé, l’ossature légèrement déglinguée. Mais quelle présence scénique, quel sens de la répartie, quelle justesse dans les émotions, quelle puissance dans les intentions, quelle diction. Dés qu’il entrait en scène, le public applaudissait à tout rompre et ensuite retenait son souffle tout le temps de sa présence sur scène d’où il sortait sous une huée de bravos et de hourras. Je n’avais pas cinq ans, lorsque pour les besoins d’une pièce, où dans les cinq premières minutes la présence d’un enfant sur un cheval de bois était nécessaire, la cousine Mimie me fit embaucher. Elle avait convaincue ma grand-mère qu’un fois passées ces cinq minutes sur scène on me ramènerait à la maison. Je n’avais que 5 ans quand même et il ne fallait pas exagérer tout de même. Le rideau s’ouvrait alors que j’étais seul en scène avec Henri. Tonnerre d’applaudissements. Je croyais qu’ils m’étaient adressés. Cabot, déjà. Ce n’est pas rien à cet âge de se croire le centre du monde. J’ai continué à le penser. Cette ovation d’alors n’est pas étrangère à la vocation qui m’a amené depuis plus de 35 ans à rechercher la trouble émotion des applaudissements. Il n’y a rien de tel pour vous faire comprendre le plaisir du cabotinage et la scène reste quand même un lieu où il faut être un peu histrion pour aimer la tenir.

S’il n’y avait pas de séances cinéma le jeudi après-midi, souvent nous installions nos quartiers à Saint-Albin. Non, malgré l’appellation sanctifiée du lieu, il n’y avait pas de chapelle. Ni de village non plus. Saint-Albin, c’était à une cinquantaine de mètres au nord du Bourg, le dépotoir municipal. On disait le bourrier, la décharge. C’était le dépôt d’ordures, le vidoir de la communauté. Bien qu’en ces temps-là, on ne jetait pas grand-chose, les bouteilles étaient consignées, les emballages en plastique inexistants, on dépliait les clous usagés, on conservait le moindre petit bout de corde, les chaussures étaient ressemelées, les vêtements reprisés, on essayait de récupérer tout et rien, il fallait bien quand même se débarrasser, à contre coeur souvent, de tas de choses qui encombraient les greniers. Nous, les gamins, nous y trouvions notre plus grand bonheur. Ce n’était pas toujours facile à faire le tri car, comme en ces temps-là, il n’y avait pas de tout-à-l’égoût, il fallait aussi se décharger du contenu des pots de chambres, des seaux hygiéniques et des bailles. Pas très ragoûtant d’aller dégager, sous les excréments, une boîte de fer dont on avait aperçu un coin et dans laquelle on soupçonnaît un contenu tellement intéressant que nous allions pouvoir nous en faire un trésor. Car des trésors nous en trouvions. Un jour, une collection de revues illustrées au titre bien excitant : Régal. A l’intérieur, des femmes, des tas de bonnes femmes, belles, à poil ou en tenue affriolante, bas, porte-jarretelles, des guêpières. Pas d’homme, que des femmes, des canons des années cinquante. Quand vous avez 7 ou 8 ans, que vous tombez là-dessus, je peux vous dire que naissent des raideurs qu’il faut savoir masser pour qu’elles se détendent. Je ne sais plus qui était avec moi lorsque nous fîmes cette découverte, mais je peux vous dire que nous avons bien caché toutes ces revues, ancêtre de nos Lui, dans un bosquet de landes vers lequel, dès que nous sentions naître des petites démangeaisons, nous nous précipitions, les joues en feu, la tête vacillante, les sens en ébullition. Nous avions les pétoches qu’on finisse par nous surprendre. Nous prenions mille précautions pour ne pas être suivis. Mais nos ruses de sioux n’ont pas dû être un jour assez rondement menées, car un jeudi après-midi nous n’avons plus retrouver nos Régal. Nous avons soupçonné longtemps Armand le muet, cordonnier de son état, de nous les avoir chapardées car il passait lui aussi beaucoup de temps à Saint-Albin à récupérer des tacs de trucs, particulièrement du cuir sur de vieilles godasses. Il me faudrait un chapitre entier pour raconter ce que furent ces journées passées à Saint-Albin au milieu des détritus et des objets de rebut. Ces années-là qui succédaient les unes aux autres furent étaient tellement bien remplies que celle qui s’achèvait débordait sur la suivante qui s’annonçait aussi prometteuse en désennuis.

Je ne connaissais alors que Groix. Je n’avais nulle envie ni nul besoin de connaître autre chose. Cet univers-là me convenait tout à fait qui se limitait à ses côtes au-delà desquelles, si on n’y prenait garde, on pouvait se casser la pipe en tombant du haut des falaises. Et encore de Groix, je ne connaissais pas tout. Loin de là. M’étaient familiers la maison, la grande maison du Bourg, avec la salle du bistrot-tabacs toujours animée, l’étage avec les chambres sans eau courante - les W.C se résumaient aux seaux hygièniques et aux pots de chambre -, le grenier et ses pièces pleines de fatras et surtout de ” ça peut encore servir “, le Bourg lui-même autour de la maison, les copains de la bande du Bourg, l’école à trois cents mètres - la catholique bien sûr en guerre avec la laïque même si nous étions potes avec les chenapans qui posaient leurs fesses sur les bancs de l’école républicaine -, le dépotoir de Saint-Albin, terrain de jeux incroyable où nous apprîmes à nous mithridatiser contre tous les microbes possibles et inimaginables, autour du Bourg la campagne environnante avec ses bouchenads de landes, son daguen, ses sillons, ses sentiers, une plaine d’aventures idéale pour des jeux où il fallait tout inventer, créer, imaginer, les incursions dans les autres villages pour aller bonjourer la famille, la côte, celle d’Heno, du Relaz, du Gripp et de Pen Lann. Un peu Port-Mélite et Porz Quedoul, jamais les Grands Sables. Et puis Port-Tudy, l’aventure pure, l’éden interdit : ” Va pas jouer à Port-Tudy, parce que si tu reviens noyé à la maison, gare à ta couenne! ” vitupérait meumée Mariange.

Durant toute cette enfance, il n’y eut que deux abandons provisoires de ce territoire-là. Je ne sais pas lequel eut lieu le premier. Un été ma mère décida que j’irai en colonie de vacances à Camors sous la responsabilité de la paroisse qui organisait, depuis la fin de la guerre, des séjours sur la grande terre pour les garçons des écoles chrétiennes afin de leur faire profiter du bon air. Comme si celui de l’île n’était pas assez bon. Certains des colons ont pu aussi goûter à d’autres types d’airs que ne manquaient pas de leur prodiguer quelques séminaristes à la soutane leste. Même si je n’ai pas été abusé, je ne garde pas un souvenir impérissable de ce mois d’août à Camors où nous fûmes hébergés dans le grenier d’une école catholique où l’on avait jeté à même le sol des paillasses en grossière toile de jute emplies de paille. Brrrrrrrrrrrrrrrrrrrr ! A cause de quelques incontinents, je ne vous dis pas l’odeur qui imprégnait ce grenier qui ne possédait que deux ou trois petites lucarnes. Il faisait une chaleur là-dedans.

Je quittai l’île une seconde fois pour une expédition bien plus agréable. Mon père avait décidé, après avoir goûté aux avantages de la navigation au commerce lors de son voyage retour de Madagascar, de naviguer comme lieutenant au long-cours. Au début de cette décennie des années cinquante, l’offre des places au commerce était nettement supérieure à la demande. Notre empire colonial, bien qu’il commençât à vaciller, s’étendait toujours de l’Afrique à l’Extrême Orient en passant par la Somalie, Madagascar, les comptoirs français des Indes, l’Indochine, autant de rivages lointains avec lesquels nous commerçions. Les embarquements au commerce étaient longs qui duraient parfois un an, voire plus. Entre deux voyages, les familles des marins, particulièrement celles des officiers, étaient autorisées à embarquer pour une croisière de deux ou trois semaines entre les ports de France. Depuis la Méditerranée jusqu’en Manche et même en mer du Nord, épouses et jeunes enfants vivaient à bord aux frais de l’armement qui en ces temps-là avait des largesses de princesse. Ma mère et mon petit frère Maurice s’étaient ainsi rendus à Marseille où ils avaient rejoint mon père sur un long-courrier des Messageries Martimes qui était remonté jusqu’ à Dunkerque où, après qu’il eut achevé son chargement, ils débarquèrent pour s’en revenir chez nous alors que le cargo repartait vers l’Indochine. Je n’eus le droit de suivre ma mère que pour une seule expédition dans les ports du Nord. Je passai 20 jours escalant avec le Saint-Marcouf, liberty-ship des Messageries, à Anvers, Dunkerque, Le Havre, Rouen, Boulogne-sur-mer, etc… Ce fut l’un de ces moments d’exception qui marqua de la façon la plus indélébile mon enfance et forgea à jamais ce goût immodéré du voyage et de l’ aventure. Je me réserve donc les premières pages du troisième chapitre pour évoquer ces souvenirs d’une autre époque, celle où naviguer au commerce voulait vraiment dire quelque chose…

 

 
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