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Source:  http://www.journalinteret.com/politique/peer-to-peer-et-culture-libre-une-utopie-post-capitaliste/

Peer-to-peer et culture libre : une utopie post-capitaliste ?

16 novembre 2012 08:26Views: 65

Les pratiques « co- » ont la côte, comme si après 30 ans d’apologie de la concurrence, on redécouvrait les joies de la coopération. Mais plus qu’un simple phénomène de mode, nombreux sont les mouvements à s’interroger sur la place du collectif dans la société. C’était en tout cas l’objectif affiché par « l’école des communs » vendredi 2 novembre lors d’une conférence organisé en collaboration avec le Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) auquel appartiennent plusieurs professeurs de HEC.

Sous le thème « Le P2P, la culture libre et le mouvement mondial des communs », deux spécialistes internationaux de la question, Michel Bauwens, fondateur de la fondation P2P, et Lionel Maurel, auteur du blog S.I.Lex, se sont tour à tour exprimés sur ce qu’ils considèrent être un bouleversement profond du mode de fonctionnement de notre société.

De Wikipédia à Wikispeed

Usant de la comparaison historique, M. Bauwens nous offre une analyse marxiste de l’actualité et anticipe le basculement inévitable dans un nouveau rapport de production. Après le féodalisme et le capitalisme viendraient donc « le monde des communs », expression « évitant » la confusion avec le terme communisme.

Il faut dire qu’au-delà de quelques principes voisins entre le monde des communs et le communisme, le conférencier nous dépeint un futur loin des chars soviétiques et du régime chinois. La lutte des classes n’est plus celle du travail contre le capital, mais elle prend désormais racine au sein même des détenteurs de capitaux : faut-il se battre pour ses idées et brevets, à l’image d’Apple, ou bien s’adonner aux joies du partage et de la « co » mania (co-création, co-design, co-voiturage…) ?

Bauwens lui penche clairement pour la deuxième solution et nous livre un exemple édifiant. Le fabriquant de voiture modulables et open-source Wikispeed a fait le pari de construire un modèle innovant sur la base des pratiques Peer-to-Peer. Ainsi, il aura fallu trois mois et 80 personnes d’une douzaine de pays sans aucun capital financier pour conceptualiser et produire une voiture de sport à seulement 24000$, constructible sur un modèle lego et produite localement, à la demande. Le délai d’une entreprise traditionnelle est lui de cinq ans.

Vers un monde des communs

Pour donner un cadre théorique à son intuition et passer de l’analyse micro à macro, Bauwens redessine les frontières entre les trois grandes catégories d’acteurs de la société : les entreprises, l’Etat et la société civile. Dans le modèle actuel, la valeur de ce monde est créée au sein des entreprises privées, tandis que l’Etat gère les effets néfastes du marché. Quant à la société civile, on la cantonne dans un rôle marginal, définie par des catégories négatives comme « non-lucratif » ou « non-gouvernementale ». Les activités citoyennes, « c’est ce que l’on fait en arrivant chez soi le soir, une fois bien fatigué » ironise Bauwens.

Placée dans la nouvelle logique des communs, c’est une révolution hiérarchique qui s’opère alors. En effet, la société civile devient l’acteur principal de l’équation car c’est elle qui construit le monde sur la base d’une mise en commun des connaissances (Wikipédia), de design (Wikispeed), etc. Les entreprises ne sont plus orientées vers le profit mais vers le soutien de cette société civile. L’Etat et quelques associations financières permettent alors de financer la société civile. Plus de méchants rentiers capitalistes, tout le monde s’aime et veut partager. Amen.

L’avénèment du capitalisme nétarchique

Un brin utopiste et « déjà-vu » ? Ça se pourrait, seulement s’il n’existait pas de preuves actuelles de ce mouvement de fond dans la réorientation des classes dirigeantes. Aujourd’hui, ceux qu’on appelle les capitalistes « nétarchiques » opèrent cette transition en investissant dans les plateformes de commun comme Facebook. Parallèlement, un chômage de masse s’installe même dans les pays développés (lien article d’Arthur Maillard). Bauwens rappelle alors que même dans les économies qui semblent bien fonctionner en ce moment, de plus en plus de personnes travaillent selon une logique coopérative et partagée. Ainsi, 50% des nouveaux produits de Procter&Gamble sont réalisés par co-design, co-création…

A ce niveau, Bauwens trace quatre voies possibles dans le monde des communs, et c’est là que rien ne permet de dire que le futur sera meilleur. Entre capitalisme nétarchique sur le modèle de Facebook, le capitalisme distribué comme la monnaie numérique Bitcoin et un monde des biens communs globaux, il n’y a qu’un pas et rien ne laisse penser que tout ira pour le mieux.

Retour au principe de réalité

Dans cette fibre moins optimiste, le second intervenant, Lionel Morel, se reconnait davantage lorsqu’il étudie les réalisations concrètes du monde des communs. SOPA, ACTA, Hadopi, l’arsenal législatif de répression du P2P prend de l’ampleur aujourd’hui, poussé par les lobbies des ayants droit et grands distributeurs. Et même si certains artistes – Gwen Seemel, Dan Bull, Nina Paley – voient aujourd’hui l’intérêt du partage sur la logique de propriété privée, nous semblons encore loin d’avoir intégré les principes de mise en commun. Preuve en est, sur les 6 milliards de photos publiées sur Flickr, seules 240 millions sont en licence Creative Commons, soit 3,6% du site.

Derrière ces données mitigées, Morel en revient au principe de réalité et recense les entreprises politiques misant sur cette idée du commun. En Europe, le Parti Pirate se développe tranquillement tandis que l’idée d’un système de licence globale pour rémunérer les artistes fait son chemin. En payant un forfait additionnel aux fournisseurs internet, tout le monde pourrait avoir accès aux biens culturels tandis que les créateurs seraient rémunérés sur la base de l’usage de leurs œuvres. Cela pose cependant la question de l’économie de l’attention : le risque majeur d’une uniformisation des goûts porte préjudice à nos petits artistes qui n’ont pas toutes les armes marketing de certains.

 

Bref, la réflexion sur un nouveau type de société prend forme sur les bases des technologies numériques et de la structure décentralisée. S’il reste encore difficile d’imaginer un monde des communs dans un futur immédiat, voilà un débat qui mérite réflexion à l’heure où le capitalisme semble être dans une crise durable. Et une chance pour chacun d’accéder au génie collectif humain, à condition d’avoir du réseau…

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